ENQUETE

CONSOMMATION

Le 12 juin 2023
Par Aimé Dorian MAKIZA et Belvy Céleste BASSABOUKILA OBONDO

Brazzaville en grand nganda.

En dépit de la crise économique et financière qui frappe le Congo-Brazzaville, sa capitale est un vaste débit de boissons à ciel ouvert. En effet, selon une étude encore d’actualité, à Brazzaville, une parcelle sur deux est un nganda. Ces débits de boissons informels ne sont plus seulement des lieux de consommation courante d’alcool, mais désormais des soupapes qui permettent à leurs tenanciers de survivre au marasme que connait le pays.
Le constat date de la fin des années 1980 et pourtant, il conserve sa pertinence une trentaine d’année plus tard. Dans une étude sur les bars et « nganda » à Brazzaville, sobrement intitulé « Un quotidien en trompe-l’œil », le sociologue Henri Ossebi, actuel ambassadeur du Congo auprès de l’Unesco, écrit, paraphrasant F. Mabiala,  qu’« à Brazzaville, une parcelle sur deux est un nganda. »
«Pour le vérifier, lit-on dans ce document, il n’y a qu’à se balader dans Brazza la verte. Regarder toute les voitures en stationnement devant une villa : on se croirait à une cérémonie. Erreur. N’hésitez pas à vous mêler, pourvu que vous ayez la poche garnie. Brazzaville se transforme peu à peu en une cité de jouisseurs. En effet, chaque fois qu’un nouveau voit le jour, les brazzavillois ne cessent d’affluer. Pourtant, la logique voudrait que ce soit le contraire qui se produise : plus il y a de ngandas, moins il devrait y avoir de clients. Mais rien n’y fait à Brazzaville : les anciens comme les nouveaux ngandas ne sont nullement inquiétés ; les affaires sont florissantes». 
Seul bémol, une trentaine d’année plus part, les affaires ne sont plus florissantes. Malgré - et aussi à cause - la grave crise économique et financière que le pays traverse, le nombre de ngandas, qui sont des débits de boissons informels, sont en constante augmentation. Un cadre à la mairie de la capitale affirme que «nous avons déjà beaucoup de problème comme ça à gérer cette agglomération pour ne dénombrer que ces gargotes qui permettent à nos parents de survivre et qui continuent de créer du lien social en ces temps difficiles. En toute franchise, nos services ne connaissent même pas le nombre de bars et de VIP qui se créer dans la ville tous les jours».
« Le problème, indique un agent du service des grandes endémies, est que ces ngandas sont des nouveaux lieux importants de consommation. En plus de la boisson, on y sert aussi de l’alimentation et sur le plan sanitaire, nous n’avons aucune connaissance de cet environnement. D’où l’intérêt de mieux les connaitre. » Et connaître le nombre de ces ngandas est aujourd’hui quasi impossible pour une raison toute simple. Administrativement, c’est au propriétaire du nganda de déclarer son activité,  et cette « auto-délation » n’a, évidemment, pas d’adepte. D’autant plus que cette activité est considérée comme provisoire, en attendant d’avoir mieux…
A la différence des bars et des night-clubs, lieux célèbres de l’urbanité brazzavilloise qui attirent encore les ambianceurs et autres sapeurs, des caves et VIP qui sont des genres de snack-bar à la congolaise, les ngandas sont plutôt des endroits de consommation de proximité. « Si hier, nous allions fanfaronner dans tous les bars la capitale, la crise que nous subissons aujourd’hui nous a ramené dans les ngandas de nos quartiers. En plus, nous n’avons pas un problème d’heures d’ouverture ni de fermeture puisque ces ngandas sont tenus par des voisins  » explique Sylvain, un soudeur qui exerce son activité à Moungali, le quatrième arrondissement de Brazzaville.
«Je fais mes premières recettes tôt le matin en vendant les bières locales chez nous, dans la parcelle familiale, explique Judith, une quadragénaire qui vend de la lingerie au marché de Ouenzé. Les clients, qui sont mes voisins, viennent prendre leurs bière tôt, c’est une habitude locale, avant d’aller au travail ou de vaquer à leurs occupations. Lorsque je suis au marché pour mon activité, les enfants se chargent de les servir avant que je ne retrouve ce monde dans la soirée. Là, là, là, avec la rigueur-là, je ne peux pas abandonner mon nganda qui me rapporte des recettes complémentaires».
A combien s’établit cette recette quotidienne ? «Je peux vendre, selon les périodes et les circonstances, entre trois et six casiers de bières locale, en raison de 500 FCFA l’unité. Ce qui me fait entre 18 000 FCFA et 36 000 FCFA par jour», affirme Sandrine, une infirmière dans un hôpital de la capitale. Combien a-t-elle investi dans cette activité ? «Mais pas grand-chose, j’ai commencé avec deux casiers de bières  et le congélateur de la maison. Puis, lorsqu’il y a eu, l’année dernière, la grande promotion des bières, j’en ai racheté un autre, en occasion, pour tenir le rythme de consommation qu’il y a eu à cette période».
Cette période remonte à l’année 2018. Longtemps en situation de monopole, les Brasseries du Congo (BRASCO) voient émerger les Brasseries et limonaderies du Congo (BRALICO). L’offre de la bière s’agrandit, pour les congolais dont on estime la consommation de ce breuvage à 53 litres par habitants annuellement pour un marché local d’une capacité de 2 millions d’hectolitres. Cette année donc, profitant des promotions de fin d’année 2017, ces deux brasseries bradent leurs bières, mais pas les jus, qui passent de 500 FCFA la bouteille à trois pour 1000 FCFA. Parfois même quatre pour ce prix dans les deux premiers arrondissements de Bacongo et Makélékélé.
Les Brasseries du Congo naissent en septembre 1994 de la fusion entre la Société congolaise des boissons Kronenbourg et les Brasseries de Brazzaville, avec comme actionnaires les groupes Heineken et CFAO. Deux ans après cette opération capitalistique et stratégique pour ces actionnaires, BRASCO rachète la Société ponténégrine de boissons, une limonaderie détentrice des droits de distribution de Coca Cola. Avec ses deux usines de Brazzaville et de Pointe-Noire, cette entreprise qui emploie près de 700 agents a frôlé, pendant des années, les 10 % de croissance.
Sa concurrente BRALICO a démarré ses activités au Congo-Brazzaville, en 2014, avec une implantation à Pointe-Noire. Cette entreprise brassicole et de limonade est, depuis juin 2015, la propriété du groupe Castel, le premier producteur et exportateur des vins français et premier brasseur de bière en Afrique francophone. Son usine installée dans la zone industrielle de Vindoulou, à Pointe-Noire, avec une capacité de brassage de près d’un million d’hectolitres par an, permet à Castel d’introduire sur le marché local des bières de renommée internationale.
D’abord feutré, ce combat marketing entre ces deux brasseurs va s’avérer brutal lors de cette promotion des bières de cette période de 2017 à 2018. La cible marketing étant les jeunes. Ces derniers, étant dans la tranche d’âge la plus démunie, va s’alcooliser à cœur joie avec des bières aux prix en dessous des limonades. Pour un ancien syndicaliste, installé dans un nganda à Poto-Poto, dans le troisième arrondissement de Brazzaville, « Je ne sais pas si les pouvoirs publics avaient pris des mesures, à l’époque, de cette fameuse promotion qui a amené beaucoup de nos enfants à s’initier à l’alcool à moindre frais et aussi, et surtout, à favoriser la création de nombreux ngandas dans cette ville capitale ».
Régina, une pulpeuse trentenaire, propriétaire d’un nganda à Poto-Poto, le reconnait : « J’étais une fille des bars de mon quartier, jusqu’au jour où j’ai appris qu’il y avait des promotions monstres de bières à Bacongo et Makélékélé. Nous avions encore des bières locales à 600 FCFA dans nos débits de boissons. C’est un de mes courtisans qui m’avait suggéré de réunir des casiers vides et d’acheter les boissons en promotion, les revendre à 500 FCFA et lancer mon nganda, qui constitue maintenant mon activité principale ».
Fred, qui approche la trentaine et se définit comme un agent marketing des friperies, assure que «vivant dans un quartier excentré, j’ai tiré bénéfice de cette promotion en allant acheter la bière locale à Bacongo et la revendre chez moi, avant que cette opération ne se généralise dans toute la ville. Même si je continue de vendre la friperie, mes recettes complémentaires proviennent de la vente de la bière à la maison, ni vu ni connu de l’Etat. Je suis celui qui tire le plus de bénéfices de la crise actuelle car je vends ce que les gens achètent le plus, en dehors de la nourriture : les fripes et la bière». Comme quoi, il y a encore des profito-situationnistes dans ce pays.      
 
 
Crédit photo :
Fabé Rémy HYMBOUD
Notification : Cet article est paru dans PRESENCE ECONOMIQUE N° 21 du 01 avril 2019